La semaine de quatre jours s’est invitée dans des secteurs que l’on disait difficiles à réorganiser : industrie, restauration, bâtiment, recherche ou numérique. Depuis les premiers essais de 2020, plusieurs entreprises françaises ont modifié leurs horaires, parfois en réduisant le temps de travail, parfois en répartissant autrement une durée hebdomadaire inchangée. Les expériences présentées ici montrent que ces deux modèles ne produisent pas les mêmes effets et ne répondent pas aux mêmes contraintes.
J’ai accompagné des actifs qui associaient spontanément « quatre jours » à trois jours de repos et à une semaine de 32 heures. Or, chez certaines entreprises, les heures sont condensées sur quatre journées ; chez d’autres, la durée diminue sans baisse de salaire. La différence compte pour l’équilibre travail-vie, mais aussi pour la rémunération, la continuité de service et les accords applicables. Les retours rapportés par les entreprises font état de salariés plus reposés, d’une meilleure qualité de vie ou d’une productivité maintenue ; ils ne prouvent pas qu’un même dispositif donnera les mêmes résultats partout.
Voici quinze entreprises qui ont expérimenté ou adopté cette organisation, avec des choix très différents. En les parcourant, je vous invite à regarder moins le nombre de jours affiché que les règles concrètes : horaires, jour de repos, fonctionnement des équipes et suivi de la charge. C’est souvent là que se joue le bien-être au travail — et que la flexibilité professionnelle cesse d’être un simple argument pour devenir une organisation du travail viable.
Semaine de quatre jours : quinze entreprises et des modèles différents
Les dates et résultats ci-dessous correspondent aux expériences rapportées par les entreprises, principalement entre 2019 et 2024. Ils décrivent des situations à un moment donné et ne garantissent pas que les modalités soient restées identiques depuis. Une semaine de quatre jours peut signifier une réduction du temps de travail ou une durée habituelle répartie sur moins de journées : il faut vérifier le modèle retenu avant de comparer les cas.
| Entreprise | Secteur | Organisation rapportée |
|---|---|---|
| Exystat | Biométrie et études cliniques | Essai lancé en janvier 2023 ; salaire et congés payés maintenus, avec trois jours de repos envisagés si l’équilibre économique est préservé. |
| Pimpant | Produits rechargeables | Essai en 2023 ; mercredi ou vendredi libéré, objectifs hebdomadaires et rémunération maintenue. |
| L’Agape | Restauration | Ouverture du mercredi au samedi, avec des journées organisées autour des services du midi et du soir. |
| Yprema | Recyclage de matériaux | Évolution progressive : 39 heures sur quatre jours en 1997, puis 32 heures en 2024 selon les informations présentées. |
| Structa | Mobilier de bureau | Passage aux quatre jours en mars 2023 ; temps de concentration le matin et collaboration organisée l’après-midi. |
| elmy | Énergie renouvelable | Test en 2022-2023 ; repos tournant et horaires différenciés entre salariés et cadres. |
| Carbo | Logiciels et environnement | Réduction d’une demi-journée à partir de septembre 2023, avec davantage de travail asynchrone et moins de réunions. |
| Flechard TP | Travaux publics | Départ anticipé le jeudi soir, une semaine sur deux, selon le retour rapporté. |
| Acorus | Bâtiment | Expérimentation d’un an commencée le 4 mars 2024 : 35 heures réparties sur quatre jours pour les équipes concernées. |
| Ferchaud | Dessin industriel | Depuis janvier 2023, 32 heures payées 35 selon le témoignage publié par l’entreprise. |
| Lita | Investissement | Adoption officielle le 2 avril 2024 ; mercredi ou vendredi de repos et cinq semaines de congés payés maintenues. |
| Welcome to the Jungle | Recrutement et médias | Modèle de 32 heures sur quatre jours, avec une réduction annoncée de 30 % des réunions. |
| Lalilo | Éducation numérique | Pilote de trois mois en 2021 ; réunions limitées à 30 minutes et jour de repos le mercredi ou le vendredi. |
| LDLC | Informatique et commerce | Organisation adoptée en janvier 2021, avec un jour de repos adapté aux besoins des services. |
| Weglot | Logiciels | Deux tests de trois mois en 2023 avant l’adoption d’un jour libre choisi entre mercredi et vendredi. |

Réduction du temps de travail ou horaires condensés : deux choix à distinguer
Le tableau met en évidence une distinction souvent effacée dans les débats. Travailler quatre jours ne signifie pas automatiquement travailler 32 heures : l’entreprise peut répartir une durée plus longue sur quatre journées, ou réduire réellement le nombre d’heures hebdomadaires. Chez Ferchaud, les données fournies indiquent 32 heures payées 35 ; chez Acorus, elles mentionnent 35 heures sur quatre jours. Ce ne sont ni le même rythme ni les mêmes conditions de travail.
La durée légale de 35 heures constitue la référence générale du temps de travail à temps plein en France, mais les modalités dépendent notamment des accords collectifs, du contrat, du statut et des règles applicables aux heures supplémentaires. Une entreprise qui envisage cette transition doit faire vérifier son dispositif par des interlocuteurs compétents, notamment pour l’accord collectif et le décompte des heures. Pour structurer les processus sans transformer la démarche en simple compression des journées, les principes du lean management en entreprise peuvent aussi aider à repérer les tâches inutiles et les blocages.
Les organisations qui ont raccourci la semaine
Plusieurs cas associent une journée libérée à une baisse du volume horaire ou à un maintien de salaire malgré cette baisse. Chez Welcome to the Jungle, l’organisation rapportée repose sur 32 heures réparties sur quatre jours ; chez Lalilo, le test a duré trois mois et a aussi révélé une collaboratrice en surcharge. Ce détail est instructif : une moyenne d’équipe satisfaisante peut masquer une répartition inégale du travail.
Les résultats communiqués par les entreprises doivent être lus avec la même prudence. Elmy a rapporté que 88 % des salariés déconnectaient plus facilement et dormaient mieux, et que la qualité du travail en équipe progressait pour 84 % d’entre eux. Le chiffre d’affaires mentionné comme ayant augmenté de 150 % ne permet pas, à lui seul, d’attribuer cette croissance à la semaine de quatre jours : d’autres facteurs économiques peuvent intervenir.
Les secteurs où la continuité de service impose des ajustements
À l’Agape, le restaurant de Limoges, l’activité est concentrée du mercredi au samedi, avec un service le midi et un autre le soir. Ce choix illustre une adaptation aux horaires du métier plutôt qu’une recette applicable à tous les restaurants. Dans le bâtiment, Acorus et Flechard TP témoignent également de solutions liées aux chantiers, aux délais et à la présence des équipes.
Yprema a suivi une trajectoire progressive sur plusieurs décennies, tandis que la direction et les commerciaux y travaillent, selon les éléments rapportés, quatre jours et demi pour répondre aux contraintes de leurs fonctions. Une entreprise peut donc combiner plusieurs régimes horaires. La cohérence se mesure à la couverture réelle des missions, pas à l’uniformité du calendrier.
Ce que les entreprises ont changé pour préserver la productivité
Dans les retours d’expérience, le jour libre n’est qu’une partie du projet. Pimpant a revu le rôle des managers, renforcé les collaborations entre équipes et réduit le temps consacré aux réunions ; Carbo a privilégié le travail asynchrone et la préparation des rencontres. Welcome to the Jungle a aussi rapporté une baisse de 30 % du nombre de réunions. Ces mesures cherchent à protéger les plages de travail concentré, plutôt qu’à faire tenir cinq jours de tâches dans quatre journées plus longues.
Pour une entreprise qui se lance, je recommande de fixer une période d’essai, comme les quatre mois observés chez Exystat ou les trois mois de Lalilo, puis de comparer les indicateurs avant et après. Le suivi peut porter sur les délais, les erreurs, les heures supplémentaires, l’absentéisme, les retours clients et la charge ressentie par chaque équipe. La qualité des relations professionnelles compte également : les jours de repos tournants supposent que les collègues transmettent clairement les informations et sachent prendre le relais.
Une expérimentation utile si elle mesure aussi la charge
La satisfaction générale ne suffit pas à établir qu’un aménagement fonctionne durablement. Les dirigeants peuvent demander aux salariés ce qui a été simplifié, ce qui s’est simplement déplacé et quelles tâches restent difficiles à accomplir. Chez Lalilo, la détection d’une charge excessive chez une collaboratrice rappelle qu’une organisation favorable à la majorité peut nécessiter des corrections individuelles.
Dans une petite structure comme Exystat, qui comptait 17 salariés au lancement de son test, quelques ajustements de planning peuvent rapidement modifier la couverture des missions. Il faut donc suivre les résultats par service et par métier, plutôt que de s’en tenir à une moyenne d’entreprise. La flexibilité professionnelle fonctionne lorsque les règles sont compréhensibles et que les absences prévues ne transfèrent pas silencieusement la charge sur les collègues présents.
Préparer le passage à la semaine de quatre jours sans fragiliser l’activité
Les entreprises citées ont choisi des rythmes variés : jour de repos fixe, mercredi ou vendredi en alternance, départ anticipé une semaine sur deux, voire maintien d’une présence sur quatre jours et demi pour certaines fonctions. Avant de choisir, une direction peut cartographier les activités qui exigent une présence quotidienne et celles qui peuvent être réalisées de façon asynchrone. C’est ce diagnostic qui permet d’éviter qu’un jour libéré pour certains devienne une journée de surcharge pour d’autres.
- Définir le modèle horaire : préciser s’il s’agit d’une réduction du temps de travail ou d’une répartition différente des heures.
- Consulter les équipes : identifier les contraintes de service, les préférences de repos et les tâches qui se chevauchent.
- Réorganiser les pratiques : réduire les réunions sans objet clair, fixer des priorités et prévoir les transmissions entre collègues.
- Tester sur une durée définie : les expériences rapportées vont de trois à six mois, ce qui permet d’observer plusieurs cycles d’activité sans présumer du résultat à long terme.
- Évaluer plusieurs indicateurs : suivre la qualité du service, la charge réelle, les absences et la productivité, en distinguant les changements dus au dispositif des autres évolutions de l’entreprise.
LDLC a indiqué avoir maintenu sa performance et connu une croissance pendant la période évoquée, mais ce résultat ne constitue pas une promesse transposable à toute entreprise. De même, l’expérience de Pimpant associe attractivité et nouvelles candidatures à sa réorganisation, sans établir qu’une semaine de quatre jours suffit à elle seule à attirer ou fidéliser les salariés. Les entreprises innovantes qui réussissent leur transition sont celles qui ajustent leur fonctionnement à leurs contraintes, puis vérifient les effets au lieu de les supposer.



